16/10/2026

Le Regard

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Kabila, AFDL et FRN: Jeannot Tshoha décrypte le retour des vieux démons de l’histoire et propose une offensive diplomatique

La crise politique et sécuritaire en République démocratique du Congo semble ramener le pays à ses vieux démons. Dans une tribune intitulée «Kabila, l’AFDL et le retour du refoulé», publiée le 13 octobre 2026, le Dr Jeannot Tshoha Letamba, ex-ambassadeur de la RDC en Allemagne, au Gabon et expert en géopolitique et géostratégie, propose une lecture historique de l’engagement de Joseph Kabila à la tête du Front pour la refondation de la nation -FRN-.

«Ce que le Président Félix Tshisekedi alertait dès 2024, ce que le Trésor américain sanctionnait en mars 2026, Joseph Kabila vient de le confirmer lui-même, à visage découvert : il prend la tête d’une rébellion armée et scelle, par les hommes qu’il place à ses côtés, sa filiation directe avec l’agression que subit l’Est du pays. C’est à cette triple lumière, historique, géoéconomique et institutionnelle qu’il convient désormais de penser la réponse de Kinshasa», estime le diplomate.

Pour lui, cette nouvelle séquence ne peut être comprise sans revenir sur les crises qui ont jalonné l’histoire congolaise depuis l’indépendance de 1960. De la sécession katangaise à la chute du régime Mobutu en 1997, en passant par l’accession au pouvoir de Laurent-Désiré Kabila à la tête de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo -AFDL-, une constante se dégage : la difficulté à consolider une autorité étatique capable de s’imposer durablement sur l’ensemble du territoire.

Le diplomate congolais voit ainsi dans la trajectoire politique de Joseph Kabila la résurgence d’une contradiction historique, celle d’un pouvoir conquis par les armes et de la tentation de recourir à celles-ci pour le reconquérir.

Mais, au-delà de la rivalité entre Joseph Kabila et Félix Tshisekedi, l’enjeu est aussi économique et géostratégique. L’Est congolais se trouve au cœur des chaînes d’approvisionnement mondiales en minerais stratégiques, notamment le coltan et le cobalt, indispensables aux industries électroniques et à la transition énergétique.

Dans ce contexte, l’insécurité ne constitue pas seulement une crise humanitaire et territoriale: elle soulève également la question du contrôle des ressources, de leurs circuits de commercialisation et des réseaux susceptibles de tirer profit de l’instabilité.

Jeannot Tshoha pense  que Kinshasa doit transformer cette richesse minière en véritable levier de puissance diplomatique, notamment à travers ses partenariats stratégiques avec les États-Unis. Toutefois, cette ambition exige des réformes concrètes en matière de transparence, de lutte contre la corruption et de traçabilité des minerais.: «La souveraineté ne se proclame pas uniquement dans les discours. Elle se démontre aussi par la capacité de l’État à contrôler ses ressources et à défendre ses intérêts dans les rapports de force internationaux».

Sur le terrain diplomatique, il invite les autorités congolaises à mobiliser davantage les mécanismes africains de prévention des changements anticonstitutionnels de gouvernement: «Internationaliser le dossier sur le double terrain de la norme anti-putsch et du droit des conflits : saisir formellement le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine pour faire qualifier le FRN de tentative de changement anticonstitutionnel de gouvernement, et porter ce même dossier devant la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs, au titre du Pacte de 2006 sur la sécurité, la stabilité et le développement, avec les conséquences qui s’y attachent pour les soutiens extérieurs du FRN».

«Renforcer nos postes diplomatiques et consulaires : les pourvoir des moyens et, surtout, de personnalités loyales, rompues à l’exercice de la diplomatie en temps de crise et pleinement conscientes de tout ce qu’elles représentent en pareille circonstance, car la portée de toute offensive diplomatique dépend d’abord de la qualité et de la fiabilité de ceux qui sont chargés de la porter sur le terrain».

La Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance, ainsi que les instruments régionaux de sécurité dans les Grands Lacs, pourraient servir de fondement à une démarche visant à internationaliser le dossier du FRN.

«On ne démobilise pas un homme qui s’estime encore légitimement président ; on ne négocie pas sa réinsertion comme celle d’un combattant ordinaire. Le FRN, en se donnant Kabila pour visage, complique ainsi par avance toute sortie de crise négociée selon les schémas habituels», soutient-il.

L’objectif serait de dépasser le seul face-à-face entre Kinshasa et Kigali pour replacer la crise dans le cadre des obligations régionales relatives à la souveraineté des États et au soutien éventuel apporté aux groupes armés.

Une telle stratégie suppose cependant un dossier juridiquement solide, étayé par des éléments vérifiables, ainsi qu’une diplomatie congolaise mieux outillée et capable de mobiliser durablement ses partenaires. Car, dans les relations internationales, la légitimité d’une cause ne suffit pas: encore faut-il savoir la défendre avec méthode, constance et crédibilité.

L’analyse de Jeannot Tshoha Letamba ne s’arrête pas aux fronts militaire et diplomatique. Elle met également en évidence deux fragilités internes: la nécessité de professionnaliser les Forces armées de la RDC et l’urgence de répondre aux attentes d’une jeunesse confrontée au chômage et au manque de perspectives.

Une armée républicaine doit sa cohésion à des institutions solides, à une chaîne de commandement claire et à une loyauté envers la nation plutôt qu’à des calculs politiques. De même, aucune stratégie sécuritaire ne peut durablement réussir si les conditions sociales qui favorisent le recrutement dans les groupes armés restent intactes.

La restauration de l’autorité de l’État passe donc aussi par l’emploi, l’éducation, la reconstruction des territoires affectés par les conflits et le retour effectif des services publics. À défaut, les rébellions risquent de se succéder sans que disparaissent les mécanismes qui les alimentent.

«Tant que l’État ne fera pas de l’écoute et de la réponse aux attentes de la jeunesse une priorité de gouvernance à part entière et non un supplément social, chaque rébellion, qu’elle s’appelle AFC, M23 ou FRN, retrouvera sans peine ses bataillons», prévient-il.

En définitive, cette tribune de l’ancien Chef de la diplomatie congolaise en Allemagne pose une question fondamentale: la RDC parviendra-t-elle à rompre avec ce cycle historique dans lequel les armes s’imposent périodiquement comme instrument de conquête ou de reconquête du pouvoir?

La réponse ne réside ni dans la seule condamnation des adversaires du régime ni dans une approche exclusivement militaire. Elle exige une stratégie globale associant défense du territoire, justice, diplomatie, gouvernance économique et refondation institutionnelle.

Le dialogue politique, évoqué comme une issue possible à la crise, ne saurait toutefois signifier l’abandon des principes constitutionnels ni la banalisation de la violence armée. Il doit permettre de construire une paix durable, fondée sur la souveraineté nationale et la légitimité des institutions.

Comme le suggère Jeannot Tshoha, le véritable défi de Kinshasa est de transformer les ressources du pays en leviers de puissance et de faire en sorte que l’État de droit ne demeure pas une ambition juridique, mais devienne une réalité vécue sur l’ensemble du territoire national.

Téléchargez l’intégralité de la Tribune ici:Tribune JTL Kabila AFDL FRN

René Kanzuku