14/03/2026

Le Regard

De l’information fouillée et vérifiée

RDC : dernier vol civil avant la chute de Goma, le récit d’Alain Mukiranya, ranger congolais sauvé entre la vie et la mort

Photo : de gauche à droite, Alain Mukirania, Petra Mittelbach et Dan Hakiza. _Aéroport de Goma._

Un an après la prise de Goma par la rébellion de l’AFC/M23, les cicatrices demeurent vives dans la mémoire collective. Le chef lieu du Nord-Kivu est tombée à l’issue de violents affrontements opposant les Forces armées de la RDC (FARDC), appuyées par la SAMIRDC et d’autres forces alliées, aux rebelles lourdement armés. Plusieurs jours de combats intenses ont plongé la ville dans la peur, le chaos et une désorganisation totale.

Ces affrontements sont survenus dans un contexte déjà fragilisé par près de deux années d’état de siège. Le point de rupture intervient avec la mort sur le front du général-major Peter Chirimwami, alors gouverneur militaire du Nord-Kivu, un événement qui a profondément ébranlé l’appareil sécuritaire et accéléré la dégradation de la situation à Goma.

C’est dans ce climat de guerre qu’Alain Mukiranya, assistant du directeur du Parc national de la Maiko et ranger congolais plusieurs fois primé à l’international, a vécu l’un des épisodes les plus marquants de sa carrière et de sa vie. Il faisait partie des rares civils à embarquer à bord du dernier vol ayant quitté Goma avant sa chute.

Joint par notre rédaction, cet ancien de la Faculté des Sciences de l’Université de Kisangani et de l’école de Faune de Garoua/Cameroun revient sur les circonstances de sa présence dans la ville volcanique. « Nous revenions de Bukavu pour une mission d’échange et de partage d’expérience avec le Parc national de Kahuzi-Biega, axée sur la gestion de la salle des opérations. Le programme prévoyait ensuite un passage au Parc national des Virunga avant notre retour à la Maiko », explique-t-il.

Tout bascule au lendemain de l’assassinat du gouverneur. « Ce dimanche 25 janvier 2025, je reçois un appel en provenance de Kinshasa. À l’autre bout du fil, le colonel Lucien Lokumu. L’instruction est claire : “Capitulez, rendez-vous immédiatement à l’aéroport. Il faut quitter la ville. Un avion va atterrir pour vous évacuer.” Point final », raconte-t-il.

Face à l’urgence, Alain Mukiranya et ses collègues n’hésitent pas. « J’ai pris le volant. Grâce à ma connaissance de la ville et en faisant appel à mon sang-froid quasi militaire, nous avons forcé le passage et réussi à atteindre l’aéroport », confie-t-il.

Sur place, le décor est glaçant. « La zone était envahie par des militaires en débandade incontrôlée. Les services aéroportuaires étaient invisibles, l’aéroport se vidait progressivement. Malgré le chaos, nous avons réussi à entrer et à attendre l’avion qui devait quitter Kalemie pour venir nous récupérer », poursuit-il.

Pendant l’attente, la guerre se rapproche. Des hélicoptères de l’armée décollent pour bombarder la zone de la borne 14, à proximité de la frontière rwandaise. Les détonations résonnent dans l’air. C’est dans cette atmosphère lourde que Alain Mukiranya, aux côtés de Dan Hakiza et de la ressortissante allemande Petra Mittelbach, ambassadrice des gorilles et des parcs gérés par l’ICCN, se prépare à quitter Goma.

Après de longues heures d’incertitude, l’avion finit par atterrir. Une vingtaine de passagers, dont des humanitaires, embarquent à bord. L’appareil décolle sous les bombardements, arrachant ses passagers à une ville sur le point de sombrer définitivement.

«Abonnez-vous à notre chaîne WhatsApp en cliquant ici, pour ne rien rater de nos brèves d’information»

Le vol conduit les derniers rescapés à Kisangani, avant un transfert ultérieur vers Kinshasa. Pour Alain Mukiranya, ce « dernier vol » restera à jamais gravé comme un moment suspendu entre la vie et la mort, mais aussi comme le témoignage poignant d’un État en crise et du courage silencieux de ceux qui œuvrent, malgré tout, pour la protection du patrimoine naturel congolais.

Justice M. Kangamina