14/03/2026

Le Regard

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Un an après la chute de Goma: récits croisés d’une ville foudroyée par la guerre

Un an après la chute de Goma aux mains de l’AFC/M23, les souvenirs restent à vif. Pour celles et ceux qui ont vécu ces journées de janvier 2025 de l’intérieur, le temps n’a pas effacé la peur, ni les images gravées dans les corps et les esprits. À travers les témoignages de Célestine Vakatsuraki, jeune diplômée en biotechnologie, et de Ndoole Muhindo Crispin, infirmier à Goma, se dessine le visage d’une ville surprise par la guerre, puis contrainte de survivre.

Célestine se souvient avec précision du moment où la nouvelle de la mort du général-major Peter Chirimwami, gouverneur militaire du Nord-Kivu, commence à circuler. « Nous étions tous étonnés. Au début, ce n’étaient que des rumeurs, des humeurs, avant la confirmation officielle par l’armée », raconte-t-elle. Elle est alors sur son lieu de travail, sans mesurer encore l’ampleur de ce qui va suivre. Quelques heures plus tard, Goma bascule.

Très vite, la peur envahit la ville. Les crépitements d’armes lourdes résonnent sans répit, particulièrement dans les quartiers proches de la frontière rwandaise. « C’était horrible, traumatisant, comme dans les films, sauf que cette fois, c’était réel », confie la jeune femme. Les balles fracassent les murs, les affrontements entre les FARDC et les rebelles éclatent à proximité immédiate de son domicile. Pour elle, comme pour beaucoup, c’est une première confrontation directe avec la guerre.

Après la prise de la ville, un silence pesant s’installe. « Le premier jour, Goma était calme, mais tout avait été pillé. C’était une catastrophe », se souvient-elle. Les rebelles sont visibles partout, la ville semble vidée de son âme. L’ambiance est lourde, presque irréelle. « Vivre avec les rebelles, c’était autre chose. Une autre Goma », dit-elle, encore marquée.

Les semaines qui suivent sont marquées par la restriction des libertés et une angoisse permanente. En tant que femme, Célestine ressent profondément la vulnérabilité. Les bruits soudains, pétards ou détonations, ravivent sans cesse le traumatisme. « J’ai développé une anxiété que je n’avais jamais connue », avoue-t-elle. Rapidement, comme beaucoup d’habitants, elle quitte la ville pour Beni. Mais partir n’apaise pas tout : l’inquiétude pour les proches restés à Goma reste constante.

Sur le plan de la survie, l’improvisation est de mise. Quelques stocks de nourriture avaient été constitués avant la chute, l’eau est rare, l’information quasi inexistante à cause des coupures d’électricité et d’Internet. Les pharmacies sont pillées, celles qui tiennent encore deviennent des refuges. « Aujourd’hui, je pense que Goma ne sera plus jamais la même », estime Célestine. Pour elle, la guerre est un recul brutal, un choc psychologique durable, une blessure mentale profonde. « Ce que nous avons vécu, je ne le souhaiterais à personne. »

Pendant ce temps, dans les hôpitaux de Goma, d’autres livrent un combat tout aussi intense. Ndoole Muhindo Crispin, infirmier, raconte quatre jours de service ininterrompu, du 27 au 31 janvier 2025. « Ces jours-là, mon humanisme s’est manifesté comme jamais », confie-t-il. Sans horaires, sous les balles, il soigne sans relâche. Le 27 janvier, alors qu’il prépare une césarienne, deux balles perdues frôlent sa tête dans la cour de l’hôpital. « J’ai failli perdre ma vie en essayant d’en sauver une autre. »

Ce jour-là, il participe à la prise en charge de 82 cas chirurgicaux, dont 26 césariennes. Des blessés par balles affluent, parfois atteints à la tête ou à l’abdomen. « J’ai appris que toutes les balles ne constituent pas une urgence immédiate. Certains vivent encore aujourd’hui avec ces projectiles dans le corps », explique-t-il, décrivant une médecine de guerre improvisée, dictée par l’urgence et la survie.

Même l’hôpital n’est pas un sanctuaire. Les rafales se rapprochent, les soignants se cachent entre deux murs de briques pour éviter les balles perdues. Un jour, alors qu’il soigne un soldat FARDC blessé, les tirs s’intensifient : ils fuient ensemble pour se réfugier sous un réservoir métallique. Le patient, paniqué, part avant la fin de son traitement. « C’était ça, la vie pendant ces quatre jours chauds », résume l’infirmier.
Aujourd’hui, Ndoole Muhindo Crispin lance un appel clair : décourager toute initiative de guerre. « Elle tue nos proches, appauvrit nos villes, freine le développement et brise des vies », martèle-t-il. Un message qui fait écho à celui de Célestine, pour qui la chute de Goma restera à jamais une fracture intime.

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Un an après, ces récits rappellent que derrière les lignes de front et les communiqués officiels, il y a des vies ordinaires bouleversées. À Goma, la guerre n’a pas seulement redessiné la carte militaire : elle a profondément marqué les corps, les esprits et l’avenir d’une génération entière.

Justice M. Kangamina & Anicet Cito