16/01/2026

Le Regard

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Tribune: Grâce Kutino, la jeunesse congolaise veut les clés du futur et non les consultations sans débouchés

La République démocratique du Congo est un pays jeune. Sur environ 113 millions d’habitants, près de 70 % ont moins de 25 ans, selon l’UNICEF. L’âge médian est de 17 ans. Ce chiffre, loin d’être anecdotique, incarne une force latente que le pays doit impérativement structurer. Tandis que la ministre de la Jeunesse, Grâce Kutino, annonce de nouvelles consultations dans les provinces et la diaspora -démarches souvent rituelles, rarement suivies d’effets-, une interrogation s’impose: quelle jeunesse voulons-nous pour affronter les défis qui accablent la RDC?

Cette tribune ne vise pas la ministre, mais interpelle les décideurs au-dessus d’elle. Car le portefeuille de la Jeunesse est transversal, stratégique, et devrait être au cœur des politiques publiques. Il ne s’agit pas seulement d’encadrer une tranche d’âge, mais de penser l’avenir du pays à travers elle. Les défis de la RDC peuvent devenir des opportunités, à condition de miser sur sa jeunesse.

Cohésion nationale et sentiment d’appartenance

La jeunesse congolaise grandit dans un pays aux identités multiples, souvent fragmentées par les conflits, les rivalités ethniques, les disparités régionales. Le sentiment d’appartenance à une nation commune s’effrite, faute de récits fédérateurs, de symboles partagés, de projets collectifs. Il est urgent de reconstruire cette cohésion par des politiques culturelles, éducatives et médiatiques qui valorisent la diversité tout en affirmant l’unité. Une jeunesse qui se reconnaît dans son pays, qui comprend son histoire et se projette dans un avenir commun, devient un acteur de paix et de stabilité.

Une éducation tournée vers l’avenir

La gratuité de l’enseignement primaire constitue une avancée. Mais la qualité se dégrade. Le système éducatif doit dépasser les fondamentaux et se préparer aux réalités du XXIᵉ siècle: numérique, pensée critique, formation technique et artistique. Une jeunesse capable de coder, d’exploiter l’intelligence artificielle, de créer dans les domaines culturels et médiatiques, disposera de multiples voies d’épanouissement. Le secteur créatif, s’il est soutenu, peut devenir une industrie d’exportation.

Emploi, agriculture et innovation

L’agriculture reste un géant endormi. Sur 80 millions d’hectares de terres arables, à peine 10 % sont exploités, et le potentiel halieutique est estimé entre 700 000 et 1 million de tonnes de poissons par an (chiffres FAO). Des politiques incitatives pourraient en faire un levier d’emploi. L’expérience du Service national, au-delà de son aspect coercitif, peut devenir une opportunité de formation. L’agriculture de précision, l’IA appliquée aux rendements, la transformation locale, l’usage des données satellitaires: autant de pistes encore peu explorées. Ces métiers hybrides, entre tradition et technologie, offrent aux jeunes un rôle de pionniers.

Sécurité et restauration de l’autorité publique

Depuis trois décennies, l’Est du pays est en proie à une insécurité chronique. Chaque groupe armé neutralisé semble en engendrer deux autres. Ce climat dissuade les investissements, paralyse les marchés, terrorise les populations. Pourtant, des métiers liés à la sécurité moderne -surveillance technologique, cartographie, drones, systèmes d’alerte- peuvent générer des emplois durables. Une jeunesse formée, intégrée dans des unités structurées, peut contribuer à restaurer l’autorité de l’État.

Environnement, biodiversité et résilience climatique

Le Congo est l’un des poumons écologiques de la planète. Pourtant, la jeunesse est peu impliquée dans sa protection. Former aux métiers de la conservation, de la gestion durable, de la recherche environnementale, c’est offrir une place dans les grands enjeux du siècle. L’éducation écologique, les projets de reforestation, les initiatives locales de résilience climatique doivent devenir des priorités. Une jeunesse consciente de son environnement devient un rempart contre les dégradations et un moteur de solutions.

Gestion des déchets et économie circulaire

Les grandes villes produisent chaque jour des milliers de tonnes de déchets. Leur gestion reste chaotique, alors qu’ailleurs elle est devenue source d’emplois: tri, recyclage, compostage, biogaz, matériaux réutilisables. Une jeunesse bien formée pourrait créer des startups d’économie circulaire, concevoir des technologies domestiques de valorisation, ou développer des applications de signalement et de logistique. Ce secteur, inclusif par nature, peut aussi offrir des débouchés importants aux femmes.

Justice, gouvernance et transparence

La corruption demeure un frein majeur au développement. Mais la nouvelle génération, armée de compétences numériques, peut concevoir des outils d’audit citoyen, de visualisation des finances publiques, de lutte contre la désinformation. L’intelligence artificielle pourrait détecter les irrégularités, automatiser certains processus judiciaires ou administratifs, fluidifier l’accès à la justice. Ces innovations peuvent redéfinir le lien entre citoyen et État, et rétablir la confiance.

Ce qu’il faut engager

Pour que ces secteurs prennent corps, l’État devrait, comme Mobutu dans les années 1970 et au début des années 1980, financer des bourses d’études à l’étranger dans des filières qui répondent aux besoins réels du pays. Par ailleurs, avec les institutions financières, il doit passer des discours aux actes. Il faut des incitations fiscales, des fonds d’innovation dédiés, des crédits accessibles pour les startups tech et agro, des formations techniques locales, des infrastructures de connectivité, d’électricité stable, de laboratoires et de locaux équipés.

Il est également essentiel d’intégrer les jeunes dans les processus décisionnels. Plutôt que de les consulter, il faut leur confier des responsabilités concrètes: dans les gouvernances locales, les comités de développement, les projets municipaux de gestion des déchets, les programmes agricoles pilotes, les politiques de sécurité communautaire.

Il est temps de se retrousser les manches

Le ministère de la Jeunesse doit comprendre que multiplier les consultations sans débouchés, revient à faire du bruit sans bâtir. L’investissement réel, c’est celui qui forme, finance, et donne une place dans les instances de décision. La tâche est certes délicate, mais elle est salutaire -pour le pays comme pour sa jeunesse.

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Car il ne s’agit plus d’attendre que la jeunesse soit prête: elle l’est déjà. Ce qu’elle attend, c’est qu’on cesse de l’infantiliser et qu’on lui tende enfin les clés du futur. La RDC ne se relèvera pas sans elle. Elle se relèvera par elle.

Hugo Robert Mabiala