20/06/2024

Le Regard

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L’Afrique vs la France dans un tournant géopolitique majeur (Tribune de l’Abbé Germain Nzinga)

TRIBUNE

Pour comprendre la nouvelle approche diplomatique française en Afrique et en RD Congo, il faut l’appréhender à l’aune de trois événements-charnières qui, ces dernières décennies, ont marqué un grand tournant géopolitique, notamment l’échec de l’opération Turquoise, la débâcle française dans la lutte contre le terrorisme dans le Sahel et enfin tout récemment le positionnement atlantiste de la France dans la guerre d’Ukraine.

Les retombées de l’opération Turquoise

L’échec cuisant de l’opération turquoise a irrémédiablement entraîné la perte d’influence de la France en Afrique centrale où elle a assisté impuissante à l’instauration de la PAX Americana. Celle-ci se fondera sur un système global intégré, reposant sur une nouvelle doctrine politique, militaire et économique, orchestrée à partir de Washington.

C’est cette volonté unilatérale qui va pousser l’administration américaine à arracher le contrôle des territoires africains dont le Congo Démocratique et le Rwanda de la zone d’influence française. Désormais l’on ne parlera plus jamais de la fameuse Troïka pour traiter des questions du Congo. Washington se décidera seul sans Paris et sans Bruxelles. Les Usa ont pris ainsi l’option de bouleverser les alliances existantes depuis la conférence de Berlin et vont utiliser leur écrasante suprématie militaire pour imposer leur volonté impériale.

La France a très bien assimilé la leçon et se décidera très clairement à partir du premier quinquennat de Sarkozy à s’aligner derrière la politique africaine des américains. Contrairement à De Gaule, Mitterand et Chirac, les présidents successifs Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron renforceront cette politique americanophile, n’ayant pas d’autre choix pour survivre politiquement.

Pour être bref, au regard de ce qui est décidé de la nouvelle politique américaine dans la sous-région de Grands Lacs via ses maillons rwandais et ougandais, la France n’a plus d’autre voie que de se plier à ce plan machiavélique de maintenir la RDC dans la posture d’un pays vaincu et soumis en vue de mieux exploiter ses ressources. La France se positionne fidèlement derrière pour pouvoir tirer son épingle de ce nouveau jeu de politique internationale.

L’échec de Sangaris et de Barkhane

L’incapacité de l’armée française à neutraliser totalement les rebelles Seleka en vue de restaurer un État de droit en Centrafrique et son échec à éradiquer les terroristes dans le Sahel se sont vus sanctionner par la fin tragique des opérations militaires Sangaris et Barkhane, sonnant ainsi le glas de l’influence française dans ses propres anciennes colonies.

Le remplacement des régiments français par les forces spéciales russes dénommées Wagner d’abord en Centrafrique, puis au Mali et probablement au Burkina Faso dans les prochains mois, est venu enfoncer le clou. À cela il faut ajouter les velléités du Gabon qui quitte brutalement l’organisation internationale de la francophonie (OIF) au profit du Commonwealth et le climat d’avant tremblement de terre régnant en Côte d’Ivoire et au Sénégal où les deux peuples n’attendent que la fin de mandat d’Alassane Ouattara et de Macky Sall pour porter le dernier coup fatal à ce qui reste de la puissante Francafrique qui a déjà commencé à prendre de l’eau.

La guerre de l’Ukraine vient compliquer la donne

Au regard de ces indices qui font preuve de la bascule des alliances et de l’aveu de l’impuissance de la diplomatie française dans ses pré-carrés de l’Afrique de l’Ouest, l’actuel voyage d’Emmanuel Macron en Afrique centrale doit être compris comme le dernier effort de la diplomatie française pour tenter de limiter des dégâts et de survivre ailleurs, dans d’autres zones africaines où le sentiment anti français n’est pas aussi fort. Quoi qu’il en soit, l’annonce avant-hier par Macron du nouveau paradigme politique dans les relations africaines de la France peut se comprendre comme ce signal envoyé aux africains pour limiter la casse.

Seulement voilà, il y a un couac que vient provoquer la guerre russe en Ukraine et l’animosité généralisée qu’elle génère dans toute l’Afrique, y compris dans les pays de l’Afrique centrale dont le sentiment pro-russe ne se cache même plus, en raison d’une vengeance voilée de toutes les frustrations subies en périodes coloniales et post coloniales et de la recherche de nouveaux partenaires susceptibles d’aider l’Afrique à s’affranchir de ce joug séculaire de l’Occident.

Les nombreuses invectives d’Emmanuel Macron contre les gouvernements africains qui ont refusé d’entériner les sanctions occidentales anti-russes et que Macron accuse d’être objets de manipulation par la propagande russe est comprise par la jeunesse africaine comme une autre injure humiliante qui voudrait insinuer que les africains sont incapables de penser et de s’autodeterminer par eux-mêmes sinon sous l’influence d’une puissance étrangère.

Sur ces entrefaites, la guerre de l’Ukraine semble venir creuser un peu plus profond le fossé entre l’Afrique et les puissances occidentales. Et la France se mettant en première ligne des leçons morales contre les gouvernements africains semble cristalliser toutes ces frustrations et rancœurs de l’opinion africaine jusqu’au point de se faire porter le chapeau du bouc-émissaire de tout ce que l’Afrique a subi et continue à subir dans les rapports tordus entre le Nord et le Sud.

Les retombées géopolitiques de la faillite de l’opération turquoise, le caractère irruptif du dégagisme militaire français dans le Sahel et l’alignement pro-américain de la France dans la guerre de l’Ukraine dont elle devient manifestement cobelligérante, constituent les trois facteurs déterminants qui créent un sérieux malentendu dans les relations de la France avec le reste de l’Afrique. Ils instaurent un dialogue des sourds entre ces deux parties qui se regardent en chiens de faïence, l’ancien colonisé ayant décidé de regarder ailleurs, avec ses propres lunettes et en fonction de ses intérêts propres.

À moyen terme, ces trois facteurs sont en voie d’ouvrir une ère géopolitique nouvelle et leur non prise en compte par l’Hexagone rendra improductif l’actuel voyage du président français sur le continent noir.

Que conclure concernant la RDC ?

Dans ce tourbillon géopolitique, l’Afrique n’est plus naïve et l’élite congolaise quant à elle jauge ces trois facteurs au prisme de l’intérêt supérieur de son pays.
– Cette élite congolaise n’a jamais oublié que le cauchemar que vit actuellement la RDC prend ses racines dans l’opération turquoise de 1994 qui a servi de porte d’entrée, sur son territoire, aux colonnes de génocidaires rwandais qui à leur tour serviront de prétexte au Front Patriotique Rwandais(FPR) pour envahir et piller notre pays.

– L’élite congolaise est loin d’oublier que la France qui a conçu et supervisé cette opération militaire prendra plus tard faits et causes pour le gouvernement rwandais et tournera carrément le dos à la RDC contre qui la même France soutiendra farouchement au conseil de sécurité, l’interdiction d’achat d’armes pour se défendre contre l’agresseur. Pour Macron, un Congo vaincu militairement et soumis politiquement sert encore mieux ses propres intérêts.

– L’élite congolaise a vite compris les récents soubresauts des terroristes à l’Est du Congo comme le prolongement de la vague islamiste venue du Sahel et comme cette seconde arme de la “stratégie du chaos” utilisée par l’ordre impérialiste sur le continent noir et plus spécialement sur le Congo de Lumumba.

– L’élite congolaise a vite compris que la nouvelle formule macronienne “l’Afrique est devenue un terrain de compétition internationale“ est la conséquence logique de la bascule géopolitique engendrée par la guerre d’Ukraine et le prélude d’une nouvelle ère géopolitique qui se soldera inévitablement par une impitoyable guerre de tranchée où chaque pays se prépare à écraser les plus faibles pour faire prévaloir ses propres intérêts.

Ces pistes de réflexion doivent rendre les congolais plus lucides et plus critiques face aux beaux discours qui seront tenus demain dimanche 4 mars prochain.

Le véritable enjeu qui se déroule en Afrique, c’est autant son entrée dans la mondialisation que la neutralisation de tous les paramètres antérieurs ( colonialisme et néocolonialisme) qui ont régi son mode de vie et de gouvernance. Plus aucun pays africain ne reste dupe à ce sujet et la RDC ne peut oser prendre la direction contraire de ce nouveau vent qui souffle partout sur le continent noir.

L’Afrique détient la plus grande partie des ressources mondiales et c’est désormais elle qui est redevenue le centre du jeu politique mondial et c’est aussi elle qui doit dicter ses propres règles dans ce nouveau rapport de forces entre les nations.

Abbé Germain Nzinga